La spiritualité


Esprit : contestation, novation, adaptation, déclin, contestation, rénovation, adaptation, déclin…

La spiritualité des frères croisiers se traduit de façon exemplaire par le comportement du sous-prieur du monastère de Glindfeld bij Medebach. On dit à son sujet que lorsque les troupes de la Hesse y arrivèrent pour mettre la main sur le bien confisqué, il refusa catégoriquement de s’en aller. De plus, on ne parvint pas à lui faire quitter son siège, et les soldats, l’ayant soulevé et porté en cet équipage hors des lieux, le déposèrent tel quel dans le parc du couvent. La genèse de l’ordre fut aussi la contestation de Théodore et ses compagnons à l’encontre de la vie trop “publique” et  peu orthodoxe des chanoines de l’église épiscopale de Liège. Voilà la première caractéristique de cette spiritualité : protester contre le manque de vérité, les abus, l’oppression, la déliquescence du message de Jésus. En même temps,  l’esprit se manifeste aussi  par une grande dose de mansuétude et de tolérance. En 1969,  les bouleversements qui eurent lieu tant dans l’église que dans la société suscitèrent de telles contradictions dans la province néerlandaise des croisiers, que les analystes de l’université de  Nimègue déclarèrent qu’ils préconiseraient une liquidation totale si un aussi grand nombre d’intenses frictions avaient  lieu dans une entreprise civile. Mais dans une congrégation religieuse, on peut encore compter sur  d’autres pouvoirs salvateurs. Voilà pourquoi les frères croisiers décidèrent de vivre un “temps de prestation de bons services mutuels”, sans prendre de décisions, et d’éviter ainsi le schisme menaçant. Et cela  réussit. Cette période dura près de cinq ans. Cette tolérance répond entièrement à la structure démocratique de l’ordre.

Dès les débuts, la direction était élue dans chaque couvent séparément ainsi que dans l’ordre tout entier. Une autre marque de l’esprit qui définit la vie des croisiers sont le souci et la sympathie  porté vers gens dont ils ont la charge. La vie d’un croisier comporte toujours deux facettes, l’une faite d’introspection, consacrée à la contemplation et la vie de prière, l’autre ouverte vers l’extérieur, qui se manifeste par l’une ou l’autre forme d’apostolat ou de soins apportés au prochain. Cette proximité et ces implications ont souvent aussi eu des conséquences fâcheuses, une adaptation  outrancière dans laquelle se perdait de vue l’idéal originel.  De ce fait, au cours  des huit siècles  qu’a vécus ce petit ordre religieux, il a fallu enclencher quantité de projets de renouveau.

Précisément de nos jours, de larges entités de cet ordre, pourtant si peu vaste, vivent encore un processus de changement qui d’une part, est marqué par des attitudes contestataires vis-à-vis de toutes sortes de structures de la société, de l’église et  de l’ordre traditionnel qui sont considérées comme étouffantes, et d’autre part,  porte le sceau d’une recherche des valeurs authentiques des traditions de leur ordre et du message de Jésus. En de nombreux endroits se fait aussi jour une protestation bien visible contre le rôle de nivellement et d’uniformisation  lié à la vie communautaire, mais aussi inspirée par le désir de la restauration d’une vie réellement tournée vers la solidarité et la mise en commun. Le nom “Ordre de la Sainte Croix” désigne clairement la portée de ce symbole pour les membres de l’ordre. La croix de Jésus fut la conséquence de son refus des structures religieuses de l’époque et le manifeste de son plaidoyer pour l’authenticité. C’est ainsi qu’aujourd’hui, pour nombre d’entre nous, la croix est ce symbole de résistance vécu de l’intérieur et de l’extérieur, quand on proteste contre des ensembles injustes et dominateurs.

Au cours des âges, cette mentalité des croisiers tourna parfois à une dévotion idolâtre de la croix et de la souffrance en tant que telle, mais une opposition interne s’éleva cette fois encore. L’esprit dans lequel vécurent les croisiers durant ces huit siècles a toujours été celui du refus de manque de vérité, d’un plaidoyer pour l’authenticité, la proximité de l’humain, pour la tolérance, pour la démocratie, tout en étant bien conscients que ces attitudes attisent  les oppositions et attirent la souffrance, mais qu’elles apportent aussi la résurrection et une vie nouvelle.